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Conversation avec Paola Audrey sur la presse mode en Afrique

Conversation avec Paola Audrey sur la presse mode en Afrique

BLÉ POCKPA

Media girl, serial entrepreneur, ou #BossLady ? Quelle étiquette pouvons-nous coller à Paola Audrey ? L’éditrice de Fashiz Black, le media afro francophone le plus  incontournable de la décennie se livre à nous. Entretien.

Alors, on aimerait savoir… qui est Paola Audrey ?

Je suis Paola Audrey Ndengue, née au Cameroun puis partie vivre en France. J’ai fait un passage rapide aux Etats-Unis avant de rentrer à Paris, puis m’installer en Côte d’Ivoire. J’ai un attrait pour les industries créatives et le marketing au sens large, sans oublier les médias. Disons que ce sont mes trois centres d’intérêts majeurs et depuis 2007, j’œuvre et j’évolue dans ces domaines. D’abord en tant qu’entrepreneure, au-travers d’un média basé à Paris : Fashizblack.

J’ai supervisé la création d’un magazine dont la version print date de 2011. Il était bilingue et distribué à l’international. En 2016, j’ai co-écrit un livre sur la mode africaine, des rapports sur la culture urbaine au Cameroun, animé des évènements et conseillé des personnalités publiques.

J’ai par la suite travaillé en agence de communication et publicité en Côte d’Ivoire sur des problématiques digitales essentiellement, mais j’ai également été rédactrice en chef du magazine Life. J’ai eu notamment pour mission d’introduire la nouvelle version du magazine. Je me suis également occupée des réseaux sociaux, notamment la création du compte Instagram et la certification du compte Twitter.


Entre temps, j’ai une agence de conseil en contenu, RP et marketing créatif. Nous avons travaillé avec artistes et des marques sur des campagnes influenceurs ou des relations presse, notamment Yves Rocher et le groupe Kiff No Beat entre autres. Maintenant, l’agence produit une web-émission qui s’appelle Afrique & Pop, un programme dont les droits ont été acquis par TV5 Monde Afrique.

Comment t’est venue l’idée de créer Fashizblack ?

Fashizblack était un projet commun. L’idée est partie d’un constat général qui était que les personnes afro-descendantes étaient sous représentées dans les médias mode et surtout sur les blogs français, qui à l’époque étaient très populaires. On sait que les personnes issues de cette communauté sont très influentes en termes de relai de tendances, de consommation et aussi en termes de création. Mais on ne les voyait pas nécessairement apparaitre dans les médias grand public. D’où Fashizblack, qui veut simplement dire « fashion is black ».

Fashizblack, tu te souviens, il y a eu les Up and Down…Et puis la conquête du marché de la presse francophone en peu de temps. C’est devenu un media incontournable…

Difficile de résumer plus de 10 ans de construction d’une marque media. Pour faire court, nous avons connu différentes phases, en accéléré. Nous sommes essentiellement un projet 100% digital à la base, donc Fashizblack est né sur Skyrock Blog. A l’époque, SkyBlog était la plateforme incontournable pour tous ceux qui avaient des blogs. Ensuite, Patrick, un des co-fondateurs qui était chargé de la partie technique, nous a recommandé de créer un site web parce qu’il trouvait dangereux que tous nos contenus soient sur une plateforme qui ne nous appartenait pas. C’est là qu’intervient la première étape de transformation, qui a été le passage du blog au site. Notre site était attendu à tel point que les serveurs ont crashé au lancement. Il y avait à peu près 15000 personnes connectées au même moment, et on n’y était clairement pas préparés. C’est à ce moment que nous avons pris la mesure de l’impact de Fashizblack. Nous savions qu’il y avait une communauté mais c’est en passant au site et voyant les chiffres que nous avons vraiment pris conscience. Une fois sur le site, il a fallu voir ce qu’on proposerait comme type de contenu, donc là on est passé d’un site assez classique à magazine en ligne. On sortait des numéros en ligne, à raison d’un magazine mode, et deux semaines plus tard, un magazine beauté. Donc en vrai, on avait deux magazines. C’était très passionnant… et très chronophage.  Ensuite il fallait commencer à monétiser, parce que ça commençait à coûter cher d’organiser les séances photos, car nous fonctionnions comme un vrai magazine sans le budget qui va avec. On a commencé à réfléchir à comment rentabiliser le contenu. Et à la même époque, les gens nous disaient souvent que c’était dommage qu’on ne nous trouve qu’en ligne, qu’ils aimeraient avoir une version papier en kiosques. Nous avons donc commencé à se renseigner sur les coûts d’un magazine papier, et on a vite réalisé qu’avoir un magazine papier coûte cher et bien évidemment les banques ne vont pas nous suivre. Il fallait donc trouver un autre moyen de se financer. C’est là que mon associée Laura, en 2010, entend parler du crowdfunding, qui consiste à lever des fonds de manière publique pour développer un projet.

Au début des années 2010, le sponsoring sur Facebook n’était pas encore si incontournable qu’il l’est aujourd’hui. Il était encore très facile de toucher énormément de gens de façon organique depuis sa page ou son groupe Facebook. Fashizblack faisait partie des pages où il y avait un très fort taux d’engagements et nous gagnions des milliers de fans par semaine, uniquement avec le contenu posté. On a donc fait les calculs, et pour avoir un magazine assez correct, assez beau, il fallait au moins 30.000 euros. On s’est dit que si chaque personne sur notre page mettait un euro, on pouvait s’en sortir. Nous avons réalisé avec le temps que c’était une approche très naïve (rires). Mais tout de même, cette naïveté a été utile puisqu’on a décidé de lancer cette campagne.
Nous avions que deux mois pour lever les fonds, si en deux mois les fonds n’étaient pas levés, toute la campagne était annulée. Dieu merci, deux semaines avant le délai, nous avons atteint notre objectif de lever 30000 euros en ligne, la somme a même été dépassée. 

Nous passons maintenant à la prochaine transition, celle de passer du web au magazine papier. Ce qui a été fait. Nous sommes devenus un magazine papier normal, avec ce que cela comprend d’avantages et d’inconvénients. L’avantage c’était que nous avons été pris beaucoup plus au sérieux dans notre travail, ça nous a permis aussi de travailler avec des personnes avec lesquelles nous n’aurions pas travailler si nous étions un magazine web, des grandes marques internationales, qui ne travaillent qu’avec les magazines papiers, ça nous a donné un certain crédit donc aucun regret. Mais le papier coûte très cher donc il nous fallait des fonds plus conséquents. Nous n’avons pas pu trouver d’accord avec les personnes qui devaient investir. Pour éviter de revendre notre entreprise au rabais, nous avons décidé d’arrêter la version papier et de retourner à la version en ligne. L’équipe en a profité pour faire une pause puisque nous avions travaillé en full time pendant 5 à 6 ans. Il était temps pour chacun de développer ses projets personnels, chacun de son côté. Aujourd’hui, Fashizblack est toujours actif sur les réseaux sociaux, principalement sur Instagram. Notre communauté continue de grandir, et surtout elle devient de plus en plus anglophone.


Actuellement, nous travaillons à la prochaine transformation de Fashizblack. Je ne peux pas trop en dire pour l’instant mais il faut savoir que ça comprendra de l’E-commerce.

 

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Quelles ont été les plus grosses erreurs que tu penses avoir fait avec ce media ? Quelles ont été tes meilleures décisions ?

Avec l’expérience que j’ai, je réalise que l’une des erreurs a été de ne pas networker.
Nous étions concentrés sur la qualité du projet, mais pas sur le fait de le vendre.
Beaucoup de gens connaissaient le magazine sans savoir qui était derrière, c’était volontaire de notre part à l’époque. Nous n’avions pas bâti un réseau alors que nous avions les moyens de le faire. Bien sûr, nous devions nous concentrer sur le produit mais si aujourd’hui il fallait tout refaire, j’aurais dit qu’un de nous trois aurait du avoir  pour mission d’aller rencontrer les gens, faire parler du magazine, parler de la vision derrière le magazine… en faire les Relations Publiques, en somme.
Personne ne savait que c’était trois jeunes africains derrière le magazine. De nombreuses personnes pensaient même que c’était un groupe de presse ou des européens qui avaient conçu le magazine.


Meilleure décision : je dirais de ne pas s’être arrêté au blog, d’avoir poussé le projet. Quand je regarde ce que ça m’a appris, ce que ça m’a apporté humainement, professionnellement, les portes qui m’ont été ouvertes etc ! 

A l’ère ou la presse est en chute libre- on parle d’une crise mondiale. Est-ce que tu crois encore au rayonnement du papier ? Le digital représente-t-il son avenir ?

Si on regarde les chiffres sur un plan très large, clairement on peut dire que le digital écrase le papier. ça prend de plus en plus de l’espace, mais je continue à penser que sur certains créneaux de la presse, le papier a encore de quoi se battre, notamment le luxe. Les ventes continuent à chuter, c’est vrai, mais sur des magazines de niche, le papier peut encore exister pour une raison simple : les magazines de niche ne touchent pas la masse et touchent un public un peu différent, parfois premium et qui n’a pas de problème à dépenser pour acheter du papier.
En fait, tout dépend du public et du rapport que les gens ont avec le papier. S’il s’agit de choses qui sont périssables, de news qui doivent être traitées dans l’urgence, personne ne va garder un support papier mais si ce sont des articles intemporels, très bien écrits/analysés et pertinents, de belles photos, les gens les conservent.

Quelle est la différence entre la presse mode anglophone et francophone en Afrique ?

Partant du principe que cette question concerne spécifiquement la presse mode, la différence est essentiellement économique et a un impact sur le reste, sur la qualité du journalisme notamment.
Côté francophone, le marché de la mode est plus petit, moins industriel ou commercial… Du coup, toute la chaîne en est affectée, médias compris. Combien de titres purement Mode avons-nous sur la région francophone ? Quel tirage et quel chiffre d’affaires annuel réalisent les quelques médias sur ce créneau ? Un média Mode ne peut pas exister de manière isolée, il est le miroir de tout un écosystème.

Que conseillerais-tu à une personne qui souhaite lancer un media mode en Afrique francophone ?

Le conseil que je donnerais c’est de très bien étudier son modèle économique avant de se lancer, surtout dans le contexte actuel. Quand je dis cela, je parle du fait de voir au-delà des pubs, au-delà de compter sur les annonceurs parce que c’est très hypothétique. En plus, les annonceurs de ce côté du globe investissent beaucoup plus à mon avis sur les supports beauté que les supports mode. Il faut étudier comment on va rentabiliser et ne pas compter sur la publicité comme seul canal de monétisation. Si les annonceurs représentent votre seul source de financement, il faut se lancer en ayant de quoi tenir au moins sur les deux ou trois premières années.

A quand le retour de Fashizblack ? 

Je l’ai dit plus haut : Fashizblack existe toujours, nous avons juste suspendu l’activité éditoriale. Nous sommes toujours propriétaires de la marque, nous ne nous pressons pas. Nous sommes conscients que si nous voulons développer ce projet selon notre vision tout en gardant une certaine indépendance, nous devons le faire avec nos propres fonds. Ces dernières semaines, nous travaillons à renforcer notre trafic sur Instagram et parallèlement, sur le projet E-commerce qui y sera affilié. Peut-être qu’on reviendra un jour à l’éditorial pur, qui sait ? 

 

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